vendredi 12 novembre 2010

Carrel et Bergson

Les liens de Carrel à Bergson sont d'un côté certains - ils se connaissaient depuis le séjour de Bergson aux USA durant la Première Guerre Mondiale, Bergson était en lien épistolaire avec au moins deux des Philosophes, Coudert et Clifford, et Bergson est l'un des philosophes le plus cité de L'Homme, cet inconnu - mais par ailleurs je n'ai pas vraiment réussi à saisir la teneur de leurs liens du point de vue des idées, hors de quelques filiations convenues et sujettes à discussion comme le vitalisme. Plus assurée est l'affinité des deux pour les phénomènes parapsychiques.

Il y a quelque chose de génant, il faut bien en convenir, à établir le lien entre d'un côté un philosophe qui a vu la montée du Nazisme et délibérément choisi de demeurer juif par solidarité avec ses frères en un temps de persécution et d'isolement et, de l'autre, un savant dont les vues relèvent pour le moins d'un réductionisme biologique et d'un racisme scientifique. Par ailleurs, les lettres de Bergson sont tellement polies et presque mondaines que l'on ne sait jamais s'il s'agit de politesse ou s'il y a un véritable investissement intellectuel de sa part dans ce qu'il y exprime, mais cela peut être aussi une posture philosophique.
Récemment je suis tombé sur un entretien avec Frédéric Worms, le maître d'oeuvre de la nouvelle édition critique des oeuvres du philosophe, qui m'a parlé.

La question posée à Worms concernait la recrudescence de l'intérêt pour la religion en philosophie, ce à quoi répond l'auteur, l'intéressant est dans la manière dont Bergson envisage le problème:
Je dirais plusieurs choses. La première chose, c’est que Bergson a une théorie philosophique de la religion qui en fait un phénomène lié à la vie. C’est important parce que ça signifie que la religion n’a pas qu’une dimension sociale et qu’en tant que phénomène lié à la vie, elle ne s’effacera pas comme ça.

Le deuxième point c’est que dans cette origine vitale il y a une distinction morale, qui est elle-même liée à deux aspects de la vie : la distinction du clos et de l’ouvert. La religion est fondamentalement, comme la morale, close ou ouverte : close dans la mesure où elle s’adresse à certains hommes par rapport à d’autres et ouverte dans la mesure où elle s’adresse à tous. La grande thèse de Bergson est que cette distinction n’est pas une distinction entre une religion et une autre. Bergson ne dira pas par exemple que les religions primitives sont closes et que le christianisme est ouvert et que donc les chrétiens sont dans l’ouvert : on retomberait ici dans le clos, dans une opposition. La distinction entre le clos et l’ouvert est une distinction qui passe entre toutes les religions. Si vous êtes chrétien parce que vous n’êtes pas non-chrétien, vous l’êtes de manière close, vous en faite une part de votre identité ; si vous êtes chrétien en tant que cela s’adresse à tous les hommes, ou si vous êtes X ou Y de cette façon là, vous êtes dans l’ouvert. À mon avis, c’est ce qu’il y a de plus actuel.

Le troisième point, dont on peut se passer mais qui est important pour comprendre Bergson, c’est l’idée qu’au fond cette distinction du clos et de l’ouvert renvoie à une métaphysique qui invite à dépasser l’homme pour accéder à tout l’homme, à être un mystique pour accéder à l’ouvert.


La place de la religion chez Carrel en ces années n'ira qu'en s'accentuant après la publication de son livre. Cette mise en catégorie de la religion comme d' "un phénomène liée à la vie" est certainement partagée par Carrel. Chez Bergson, il ne s'agit pas d'un biologisme, mais où passe la limite?

Alors Carrel lecteur de Bergson ? Les deux sources sont parues en 1932. Rien ne prouve cependant qu'elles aient été lues par Carrel. Le livre ne figure pas dans sa bibliothèque américaine conservée à Georgetown, mais cela ne prouve pas qu'il ne l'ait pas lu en France. Plus sérieux, le fait que dans L'Homme, cet inconnu, le seul livre de Bergson cité soit L'Évolution créatrice (1907) et non Les deux sources. J'aurais tendance à dire que si Carrel a eu vent de la morale de Bergson, c'est par ces conversations avec Clifford qui lui assurément l'a lue. Mais Bergson a-t-il lu Carrel ? Une lettre en témoigne.

vendredi 22 octobre 2010

Jour après jour 1893-1944 ?

L'important c'est le point d'interrogation, bien sûr ! Carrel a-t-il écrit un diaire ? Ce livre posthume de 1956, que reflète-t-il ? Qui l'a composé ? agencé ? Qui sont "Les Éditeurs" qui signent l'Avertissement d'ouverture du livre ?

Je me rappelle le Père Durkin de l'Université Georgetown, où sont déposés les papiers de Carrel et qui a lui-même écrit une biographie de Carrel, il me disait en 1994 combien il avait été impressionné par la vie spirituelle du savant après avoir lu son journal intime. J'avais passé les derniers jours à ouvrir boite d'archives après boite d'archives dans l'espoir de trouver ce diaire. En vain. Cela ne veut pas dire qu'il n'existe pas, simplement que je ne l'ai pas trouvé. Mais ces pages présentées dans Jour après jour, 1893-1944 que sont-elles ? Dans l'avertissement les éditeurs disent explicitement : "Alexis Carrel n'a jamais tenu, à proprement parler, de Journal; [...]" Alors qui les a rassemblées, choisies, ordonnées ? Durkin lui-même ? Soupault, son premier biographe ?

Je relève au moins deux problèmes :

Le livre s'ouvre par un chapitre intitulé 1893, mais dès les premières lignes on peut se poser des questions de date précisément. Je lis: "la morale chrétienne augmente la puissance de vie, mais non chez les pauvres idiots dégénérés, chez les pauvres bougres latins. Je l'avais remarqué chez les paysans très religieux, chez les Canadiens, dans la partie religieuse du peuple américain." Expliquez-moi : comment un jeune étudiant de 20 ans, né dans la banlieue lyonnaise à l'orée du dernier quart du dix-neuvième siècle aurait-il pu remarqué "chez les Canadiens" pareillent choses ? Continuons, page 5 : "Je me rends compte qu'à dix-huit ans, si je ne m'étais pas trouvé abruti par l'éducation que j'ai reçue, je n'aurais pas fait ce métier (médecin). L' "empreinte" est une chose puissante. Il m'a fallu douze ans pour m'en débarrasser ; encore ne suis-je pas sûr de l'avoir fait complètement." Si je compte bien 18 + 12 cela fait 30, Carrel a donc au moins 30 ans lorsqu'il écrit ces lignes... on se rapproche, c'est en 1904, à 31 ans qu'il est parti pour le Nouveau Monde. Allez, encore un effot, nous y sommes presque. A la fin de cette même page 5 et au début de la page 6, je lis : "Jai regardé. J'ai vu sir Wilfred Laurier au Parlement d'Ottawa : l'âme d'un boutiquier, d'un épicier de Vancouver. Je préfèrerais encore la vie de l'épicier à la sienne. Si je pouvais gagner beaucoup d'argent, je resterais à Chicago ; ce serait une raison suffisante." Chicago : Carrel y séjourna de l'automne 1904 jusqu'à l'été 1906, avant d'aller prendre ses fonctions de boursier à l'Institut Rockefeller de Recherche Médicale à New York et où il restera jusqu'à l'âge de la retraite. Allez, gageons que ces premières pages intitulées 1893 sont de 1905, avant que la perspective new yorkaise se soit ouverte...

Page 133, à la date du 11 novembre 1933 : "Ce soir samedi 10 novembre (sic) à 8 h. 45, j'ai écrit la dernière ligne de mon livre l'Homme cet inconnu, "Man the Unknown". Or, d'après la correspondence, il commençait tout juste à s'y mettre et le premier draft complet date de fin mars 1934. En outre, pour autant qu'on le sache, son livre s'appelait alors "L'Individu" et ce n'est qu'avec l'éditeur que l'appellation finale fut trouvée. Problème. On aimerait pouvoir consulter les documents. Faudrait-il encore savoir, quels sont-ils et où sont-ils ?