L'important c'est le point d'interrogation, bien sûr ! Carrel a-t-il écrit un diaire ? Ce livre posthume de 1956, que reflète-t-il ? Qui l'a composé ? agencé ? Qui sont "Les Éditeurs" qui signent l'Avertissement d'ouverture du livre ?
Je me rappelle le Père Durkin de l'Université Georgetown, où sont déposés les papiers de Carrel et qui a lui-même écrit une biographie de Carrel, il me disait en 1994 combien il avait été impressionné par la vie spirituelle du savant après avoir lu son journal intime. J'avais passé les derniers jours à ouvrir boite d'archives après boite d'archives dans l'espoir de trouver ce diaire. En vain. Cela ne veut pas dire qu'il n'existe pas, simplement que je ne l'ai pas trouvé. Mais ces pages présentées dans Jour après jour, 1893-1944 que sont-elles ? Dans l'avertissement les éditeurs disent explicitement : "Alexis Carrel n'a jamais tenu, à proprement parler, de Journal; [...]" Alors qui les a rassemblées, choisies, ordonnées ? Durkin lui-même ? Soupault, son premier biographe ?
Je relève au moins deux problèmes :
Le livre s'ouvre par un chapitre intitulé 1893, mais dès les premières lignes on peut se poser des questions de date précisément. Je lis: "la morale chrétienne augmente la puissance de vie, mais non chez les pauvres idiots dégénérés, chez les pauvres bougres latins. Je l'avais remarqué chez les paysans très religieux, chez les Canadiens, dans la partie religieuse du peuple américain." Expliquez-moi : comment un jeune étudiant de 20 ans, né dans la banlieue lyonnaise à l'orée du dernier quart du dix-neuvième siècle aurait-il pu remarqué "chez les Canadiens" pareillent choses ? Continuons, page 5 : "Je me rends compte qu'à dix-huit ans, si je ne m'étais pas trouvé abruti par l'éducation que j'ai reçue, je n'aurais pas fait ce métier (médecin). L' "empreinte" est une chose puissante. Il m'a fallu douze ans pour m'en débarrasser ; encore ne suis-je pas sûr de l'avoir fait complètement." Si je compte bien 18 + 12 cela fait 30, Carrel a donc au moins 30 ans lorsqu'il écrit ces lignes... on se rapproche, c'est en 1904, à 31 ans qu'il est parti pour le Nouveau Monde. Allez, encore un effot, nous y sommes presque. A la fin de cette même page 5 et au début de la page 6, je lis : "Jai regardé. J'ai vu sir Wilfred Laurier au Parlement d'Ottawa : l'âme d'un boutiquier, d'un épicier de Vancouver. Je préfèrerais encore la vie de l'épicier à la sienne. Si je pouvais gagner beaucoup d'argent, je resterais à Chicago ; ce serait une raison suffisante." Chicago : Carrel y séjourna de l'automne 1904 jusqu'à l'été 1906, avant d'aller prendre ses fonctions de boursier à l'Institut Rockefeller de Recherche Médicale à New York et où il restera jusqu'à l'âge de la retraite. Allez, gageons que ces premières pages intitulées 1893 sont de 1905, avant que la perspective new yorkaise se soit ouverte...
Page 133, à la date du 11 novembre 1933 : "Ce soir samedi 10 novembre (sic) à 8 h. 45, j'ai écrit la dernière ligne de mon livre l'Homme cet inconnu, "Man the Unknown". Or, d'après la correspondence, il commençait tout juste à s'y mettre et le premier draft complet date de fin mars 1934. En outre, pour autant qu'on le sache, son livre s'appelait alors "L'Individu" et ce n'est qu'avec l'éditeur que l'appellation finale fut trouvée. Problème. On aimerait pouvoir consulter les documents. Faudrait-il encore savoir, quels sont-ils et où sont-ils ?
Occupé à la rédaction d'un livre sur la première réception de "L'Homme, cet inconnu" (1935), j'ouvre ce blog pour partager les coulisses de mon écriture. Le sujet est difficile, c'est peu de dire que Carrel est une figure controversée, faut-il encore rester soi-même lucide et simple. J'aime cette phrase de Marc Bloch : "Le proche passé est, pour l’homme moyen, un commode écran ; il lui cache les lointains de l’histoire et leurs tragiques possibilités de renouvellement".
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